Soutenons les banques publiques de développement !

Les décideurs politiques sont confrontés aujourd’hui à un défi de taille : comment soutenir les grandes transformations structurelles qui peuvent rendre les économies plus productives, plus inclusives et moins gourmandes en carbone.

Les banques publiques de développement (au niveau local, national, sous-régional, régional ou interrégional) ont un rôle primordial pour aider les Etats à financer une reprise rapide après la crise  déclenchée par le COVID-19, et pour veiller à ce que l’économie soit au service de la prospérité de la population et de la sauvegarde de la planète à long terme.

En apportant un financement public direct et en mobilisant le financement privé, les banques publiques de développement (BPD) devraient sélectionner et soutenir les investissements productifs à long terme, en particulier ceux concernant les projets à faible émission de carbone et ceux utiles aux régions et aux populations les plus pauvres. Elles devraient également fonder leur sélection sur des critères qui donnent la priorité au développement plutôt qu’aux bénéfices financiers qui devraient être un objectif important mais secondaire.

Le rôle des BPD est au cœur d’une importante conférence de recherche qui se tient les 9 et 10 novembre dans le cadre du premier sommet Finance en Commun  des banques publiques de développement. Ce sommet qui bénéficie du soutien du président français Emmanuel Macron, du secrétaire général des Nations unies António Guterres  et de la directrice générale du FMI Kristalina Georgieva  réunira les chefs d’Etat et les dirigeants de beaucoup des 450 BPD à travers le monde.

L’enjeu n’est rien moins que de changer la manière dont les services financiers soutiennent l’économie réelle pour parvenir à une croissance plus équitable et plus durable. Les BPD peuvent être des acteurs essentiels pour cela, notamment en finançant la fourniture de biens publics.

Les études internationales réalisées en vue de la conférence  comportent de nombreuses  recommandations pour aider les décideurs à promouvoir une transformation structurelle durable et inclusive. Atteindre cet objectif est une tâche difficile mais cruciale, aussi les chercheurs insistent-ils sur plusieurs conditions qui pourraient permettre aux BPD de jouer un rôle clé :

1) Les Etats doivent veiller à ce que ces banques aient une taille suffisante pour remplir leurs fonctions. Compte tenu de la crise COVID-19, les banques multilatérales de développement régionales et sous-régionales ont un besoin urgent de nouveaux capitaux en volume important. Il en est de même des banques nationales de développement. Quant aux pays qui ne disposent pas d’une banque publique de développement, ils devraient envisager d’en créer une.

2) La plupart des BPD devraient améliorer les outils analytiques dont elles disposent pour suivre et évaluer les effets de leur financement. La réglementation de ces banques, notamment en ce qui concerne l’impact de leurs investissements sur l’environnement, a toute son utilité. Mais elles doivent faire davantage pour intégrer l’impératif de la transition vers une économie équitable, à faible émission de carbone et résiliente face aux décisions de financement et lors des différentes étapes d’un projet. Comme on le dit souvent, « Ce qui est mesuré est géré ».
3) De manière à façonner elles aussi l’avenir, les BPD doivent viser et à passer du statut de simple « preneur de projets » à celui de « réalisateur de projets ». Une fois qu’elles ont des objectifs biens définis (par exemple la lutte contre le réchauffement climatique), elles doivent anticiper pour aider à surmonter les incertitudes et les risques, définir les missions, les programmes et les projets.

4) Elles devraient faire davantage pour rassembler leurs ressources avec celles du secteur privé afin de mobiliser des financements commerciaux destinés à des projets que le marché seul ne finance pas à lui tout seul : la lutte contre le réchauffement climatique, la promotion de l’innovation, la construction d’infrastructures, le financement des petites entreprises et la mise à disposition de logements à un prix abordable. Une telle stratégie peut rassembler tous les acteurs afin d’augmenter au maximum leur impact dans le contexte des objectifs de développement durable.

5) Les régulateurs financiers devraient envisager d’adapter leurs règles prudentielles pour prendre en compte les caractéristiques spécifiques de ces banques et pour encourager les investissements qui atténuent le changement climatique, car cela améliorera également la stabilité financière future.

6) Les BPD devraient construire une coalition mondiale engagée dans la transition vers un développement équitable et durable et dans la réalisation de l’accord de Paris sur le climat. Il est essentiel d’aller au-delà des initiatives isolées et de s’attaquer aux problèmes à l’échelle mondiale. Il faut aussi améliorer la coopération entre les banques de développement multilatérales et nationales, ce qui permettra également un meilleur accès au système international de subventions et de fonds mondiaux.

7) Enfin, pour être le plus efficace possible, les BPD doivent se concentrer sur l’économie réelle et investir dans des projets innovants à fort impact. Elles accordent essentiellement des prêts, mais en période de forte incertitude comme c’est le cas actuellement, elles pourraient apporter des garanties dans la gestion des risques financiers. Et en ce qui concerne les projets technologiques innovants à haut risque mais à potentiel élevé, elles pourraient utiliser davantage d’instruments de capitaux propres afin de profiter des gains à la hausse.

Les mesures et le financement anticycliques destinés à soutenir la reprise devraient être plus clairement alignés sur les objectifs de développement durable des Nations unies – la priorité étant accordée au soutien au développement équitable, à la lutte contre le réchauffement climatique et à l’adaptation à ce dernier. Les Etats devraient renforcer le rôle des BPD dans le soutien aux pays et régions en retard en soutenant l’innovation et la transformation structurelle, la construction d’infrastructures adéquates et la fourniture de biens publics au niveau de la planète, en finançant le développement social et en augmentant l’inclusion financière.

Avec des actifs combinés à hauteur de plus de 11 000 milliards de dollars, les BPD jouent déjà un rôle important dans l’économie mondiale. Elles devraient maintenant accroître leurs activités, tant à l’échelle individuelle que collective, pour financer les infrastructures et encourager la mise à disposition de biens publics mondiaux, en particulier la lutte contre le réchauffement climatique et l’adaptation à ses conséquences. Agissons dès maintenant et de toutes nos forces en faveur d’une reprise mondiale équitable et verte !
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
Stephany Griffith-Jones est membre émérite de l’Institut d’études du développement de l’Université du Sussex et directrice des marchés financiers de l’Initiative pour un dialogue politique à l’université de Columbia. Régis Marodon est conseiller spécial sur le financement durable à l’Agence française de développement. José Antonio Ocampo est professeur à l’université de Columbia. Il a été ministre des finances de Colombie et secrétaire général adjoint aux affaires économiques et sociales à l’ONU. Jiajun Xu est vice-doyen exécutif de l’Institut de la nouvelle économie structurelle de l’université de Pékin.
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